Harcèlement de rue à Casablanca : paroles de femmes
Des femmes de tous âges témoignent du harcèlement qu'elles subissent au quotidien dans les espaces publics, entre résignation et stratégies de survie.
# Harcèlement de rue à Casablanca : paroles de femmes
"Je change de trottoir pour éviter certains groupes d'hommes. C'est devenu un réflexe, presque inconscient." Comme Lamia, 27 ans, des milliers de femmes adaptent chaque jour leur itinéraire, leur tenue ou leurs horaires pour se sentir un peu moins exposées dans les rues de Casablanca. Ce que certains présentent encore comme une fatalité urbaine est, pour celles qui le vivent, une contrainte permanente qui réduit leur liberté de mouvement et pèse sur leur santé mentale.
Des témoignages qui se ressemblent à travers les quartiers
Vous êtes victime ou proche d'une victime ?
AjiHelp vous accompagne — 1 mois gratuit
Sifflements, commentaires obscènes, filature, attouchements dans les transports en commun — les formes de harcèlement sont multiples, graduées et profondément banalisées dans l'espace public casablancais. "On nous dit que c'est normal, que c'est la rue. Mais ce n'est pas normal", affirme Khadija, 34 ans, enseignante dans un lycée public du quartier Ain Sebaa. Nadia, 19 ans, étudiante à la Faculté des sciences juridiques, confie qu'elle évite désormais le tramway aux heures de pointe et préfère marcher quarante minutes plutôt que d'affronter la promiscuité des wagons bondés. Ces ajustements du quotidien, souvent invisibles aux yeux des passants, représentent pourtant un coût réel : temps perdu, dépenses de transport supplémentaires, sentiment d'exclusion de l'espace commun.
Une enquête du Haut-Commissariat au Plan publiée en 2019 révélait que près de 6 femmes sur 10 au Maroc déclaraient avoir été victimes d'une forme de violence dans un espace public au cours de leur vie. À Casablanca, ville de plus de quatre millions d'habitants où les transports collectifs restent souvent saturés, la concentration urbaine amplifie l'exposition au risque. Les femmes jeunes, entre 18 et 35 ans, sont les plus fréquemment touchées, mais aucune tranche d'âge n'est épargnée.
La loi 103-13 : une protection réelle, une application fragile
Depuis 2018, la loi 103-13 relative à la lutte contre les violences faites aux femmes pénalise le harcèlement sexuel dans l'espace public. Les auteurs d'actes de harcèlement verbal ou physique s'exposent à des peines pouvant aller jusqu'à six mois d'emprisonnement et 10 000 dirhams d'amende. Cette avancée législative a été saluée par les associations féministes comme un signal fort envoyé par le législateur. Mais le fossé entre le texte et son application demeure considérable sur le terrain.
Les signalements auprès des services de police restent rares, freinés par la crainte du jugement social, la méconnaissance des procédures et, parfois, la peur d'une réaction hostile de l'entourage familial. Plusieurs avocates spécialisées à Casablanca soulignent également que les victimes hésitent à porter plainte lorsqu'elles ne disposent pas de preuves matérielles, ce que la nature même du harcèlement de rue rend difficile à constituer. La formation des agents de police à l'accueil des victimes, encore inégale selon les arrondissements, est identifiée comme un chantier prioritaire par les organisations de défense des droits des femmes.
Des initiatives locales qui construisent une culture du témoignage
Face à ces lacunes, plusieurs associations marocaines ont pris le relais pour changer les comportements à la source. Le Collectif Stop Harcèlement de Rue Maroc organise régulièrement des formations destinées aux témoins, basées sur la méthode des cinq "D" — Distraire, Déléguer, Documenter, Diriger et Dialoguer — adaptée au contexte marocain. Des campagnes de sensibilisation sont menées dans les lycées et universités de Casablanca, Rabat et Marrakech, ciblant aussi bien les jeunes femmes que les garçons. L'association Anaruz, réseau national de centres d'écoute pour femmes victimes de violence, propose quant à elle un accompagnement juridique et psychologique dans plusieurs villes du Royaume.
Ce que vous pouvez faire
Si vous êtes victime ou témoin de harcèlement dans l'espace public à Casablanca ou ailleurs au Maroc, plusieurs recours existent. Le numéro vert national dédié aux femmes victimes de violence est le 8080, accessible gratuitement depuis un téléphone fixe ou mobile, sept jours sur sept. Les commissariats de police disposent d'unités chargées des violences faites aux femmes ; il est possible de déposer une main courante même sans témoin. L'association Anaruz peut être contactée pour un accompagnement confidentiel, et le Collectif Stop Harcèlement de Rue Maroc est joignable via ses pages sur les réseaux sociaux pour signaler des situations ou rejoindre un réseau de soutien local.
Numéros utiles
Police secours
19
Si vous êtes en danger ou avez besoin d'aide maintenant → (1 mois offert, iOS & Android)
L'appli AjiHelp — en danger ? Vous n'êtes pas seul·e.
Ressources, signalement et entraide — gratuite, disponible sur iOS & Android